En doux naïf, j’ai longtemps rêvé d’être invité, à titre d’intervenant, à une Journée d’Etude ou à un Colloque organisé par certains de mes partenaires de travail qui se coltinent cette même misère sociale que moi : la « crise » du logement ou de l’Habitat en Région Bruxelloise.

Aujourd’hui, à force d’attendre, mon rêve est devenu très réaliste : il s’est mué en un désir simple de dialoguer avec, au moins, un de ces partenaires. Mais même ce dialogue, il(s) me le refuse(nt) ! C’est dire la haine qu’ils me portent et, probablement, que je leur porte. Les sentiments, lançait très pertinemment J. Lacan, sont toujours réciproques.

Par conséquent, en guise de Présentation de ce site, j’ai inventé un dialogue – politiquement incorrect ! âmes sensibles, s’abstenir donc ! - avec un de ces partenaires, à mes yeux, représentatif des autres, en lui supposant tout ce que je lui (leur) présume comme positions.

Le dialogue qui suit est donc une pure fiction. Même si J. Lacan, encore lui, disait que la vérité a structure de fiction, toute ressemblance avec des faits, associations, organisations, évènements et des personnes mortes ou existantes serait donc purement fortuite.

Ben Merieme Mohamed

L’Habitat dévasté.

« Je tente de divaguer dans mes paroles ;
es-tu prêt à divaguer dans ton écoute ?
» (Zhuangzi.)

Lui : « www.manifestedelhabitat.be », en voilà un drôle de nom pour un site !

Moi : Il évoque seulement le « Manifeste de l’Habitat » qui est à l’origine de ce site.

Lui : Un « Manifeste de l’Habitat », mais pourquoi faire ?

Moi : À encourager quelques pensées.

Lui : Voyons, des pensées, il n’ y a que ça ! L’heure devrait être plutôt aux mobilisations, solidarités, combats, squats, luttes et manifestations en faveur d’un Droit à l’Habitat ! Allons, assez de pensées , passons plutôt aux actions !

Par ailleurs, nous avons énormément écrit sur la question de l’Habitat. Il suffit, en ce sens, de nous lire ! Pour qui donc vous prenez vous en ayant apparemment rédigé, seul, sans nous, dans votre coin reculé de toutes et de tous, un « Manifeste » ?

Moi : Eh bien, puisque vous m’encouragez, déjà, cher Collègue, à entrer dans le vif du sujet, allons-y ! Sachez, d’abord, que je n’ai nulle autorisation à recevoir ni de vous ni de quiconque. Je ne me suis autorisé à rédiger le « Manifeste de l’Habitat » que de moi seul et de quelques autres – autres qu’on peut finalement compter sur les doigts d’une seule main. Ces autres sont effectivement rares et souvent honnis, contrairement à vous qui êtes, sans conteste, très nombreux et souvent, socialement et politiquement, sollicités et adulés. En ce sens, bravo ! Je vous fais, sincèrement, ma révérence.

Ensuite, deux remarques. Premièrement, vous confondez incontestablement les « pensées calculantes » et les « pensées méditantes ». « La pensée, nous dit M. Heidegger…

Lui : … Aide-de-guerre ?

Moi : Non, H.E.I.D.E.G.G.E.R., Martin Heidegger, le « philosophe » allemand.

Lui : Je ne le connais pas !

Moi : Le contraire m’aurait étonné ! Bref ! «La pensée, nous dit donc M. Heidegger, n’est pas seulement l’engagement dans l’action pour et par l’étant au sens du réel de la situation présente. La pensée est l’engagement par et pour la vérité de l’Être, cet Être dont l’histoire n’est jamais révolue, mais toujours en attente. » Les pensées calculantes visent incontestablement quelques effets dans la réalité ou dans la situation médiocre et irrespirable des temps actuels. Ce sont toutes ces pensées, pour reprendre vos propres termes, qui tentent à « Faire bouger les choses » ou à « Faire bouger la crise de l’Habitat ».

Remarquons, en passant, et ceci n’est qu’un constat, que plus vous souhaitez « Faire bouger les choses » (et vos écrits ne visent pas autre chose !) plus celles-ci se montrent comme de plus en plus indifférentes à votre agir. Pire ! L’état locatif que vous déplorez semble s’exacerber, s’empirer concomitamment à votre agir lui-même ! D’où votre désarroi et inavoué sentiment d’impuissance face à cet état locatif. Vous ne savez plus que faire ! N’est-ce pas ? Du coup, vous dites et faites du n’importe quoi ! Dois-je effectivement décrire les actions spectaculaires, ludiques, bouffonnes et désespérantes que vous avez réalisées et envisagez de réaliser ?

Lui : Je trouve vos propos réellement violents et insultants !

Moi : Le dire qui me vient ou qui coule, est-il violent et insultant ? Dois-je le freiner, le censurer ou le socialiser pour préserver un semblant de lien entre vous et moi ? Dois-je donc transformer ce dire naturel, immédiat, en un dire social, plus respectueux, par exemple, des « différences » ? Non ! Ce dire, ici et rien qu’ici, je lui laisse, afin que moi-même je puisse le rencontrer, son élan !

Soi dit en passant, le « respect des différences », avec lequel On ne cesse pas de nous rabâcher les oreilles, ne veut dire qu’une chose à mes yeux : le meurtre de la pensée. Toute réelle pensée se dé-lie effectivement du On ou des différences symbolico-imaginaires. La pensée réelle pense non pas les différences, mais l’identité dans la différence. Ce qui, vous en conviendrez, est Autre-Chose ! Il s’agit, par exemple, de penser l’Être de l’Habitat, non pas en partant des « différences culturelles », mais de sa présence en chaque culture. Il s’agit de penser, au fond, les « différences culturelles » comme des guises de manifestations de l’Être de l’Habitat et non pas comme des degrés (à respecter !) de manifestations de cet Être. Du coup, idéologie du Progrès aidant, les laudateurs du respect de ces degrés, tiennent toujours l’autre culture, à leur insu, pour une culture sous-développée.

Donc, le « respect des différences » est un principe raciste qui ne se dit même pas ! Entendez, désormais, pour vous en éloigner peut-être à jamais, dans ce « respect des différences » ceci : « respect des différences de degrés (de développement, d’enseignement, de progrès, d’Habitat…) dans les cultures ». Le respect des différences de degrés dans les cultures ne peut dès lors être prononcé, estimé et promu que par ces personnes (ou institutions) qui se considèrent disposer et incarner Le degré de civilisation le plus progressiste ou, plutôt, Le degré de l’ensemble de tout les degrés !

Enfin, pour clore cet excursus sur le « respect des différences », disons que ce dernier est aussi un thermostat (homéostatique). Afin de préserver une température égale dans toutes les pièces d’une habitation, vous savez qu’il suffit d’un thermostat. En réglant ce dernier, par exemple, sur 18°, on ne risque pas, en allant d’une pièce à l’autre, de rencontrer des différences de températures, d’attraper ou de rencontrer quelques virus. Le « respect des différences », c’est pareil : il nous prémunit des rencontres possibles d’avec les virus de l’autre parole. Il faut que votre parole ni n’excède ni ne refroidisse ni n’enrhume ni ne désorganise ni ne brusque ni ne bouscule ni ne réveille l’autre à qui elle s’adresse. Le « respect des différences » vise, en fait, l’homéostasie dans les rapports que nous entretenons avec les autres, avec nos prochains. Il forclos donc fondamentalement les rencontres. En un mot, ce « respect » veut dire qu’il faut respecter, préserver la forteresse symbolico-imaginaire que chacun d’entre-nous s’est bâtie afin d’éviter les trous, le Réel, les évènements ou bouleversements possibles que les rencontres sont susceptibles de produire sur cette forteresse. Ayez donc une parole light, allégée, politiquement correct ! Vous trouvez mes propos violents et insultants ? Certes ! Mais ces propos ne sont violents et insultants, précisément, que par rapport à la forteresse que vous vous êtes bâtie.

Il est donc vrai que je tente, dans notre discussion, au nom même de l’Être de l’Habitat et du péril où il se trouve actuellement, de n’interposer aucune police ou aucun souci du lien social entre nous. Vous voilà prévenu !

Une question, avant de continuer. Vos propos ou, plutôt, vos pensées calculantes, ne les pensez-vous pas violentes et insultantes ?

Lui : Pas du tout !

Moi : Pourtant, à mes yeux, elles dégradent, mettent en péril la « chose » même que vous estimez défendre : l’Être de l’Habitat.

Lui : Que dites-vous ?

Moi : Nous y reviendrons, soyez en rassuré ! Pour l’instant, laissez-moi continuer ma distinction entre pensées calculantes et méditantes.

Contrairement aux pensées calculantes, les pensées méditantes se limitent, elles, à simplement penser « l’Être oublié» de l’Habitat - oubli occasionné par les pensées calculantes elles-mêmes.

Vous l’avez compris : eu égard à l’actuel envahissement écrasant, asphyxiant et à son comble des pensées calculantes, ce sont les pensées méditantes que ce site veut encourager et privilégier. Deuxièmement, vous avez bien dit « Droit à l’Habitat » ?

Lui : Oui, Droit à l’Habitat !

Moi : Celer le mot « Droit » au mot » « Habitat » me semble néfaste ou plutôt une entreprise réellement périlleuse et nihiliste.

Lui : Périlleuse et nihiliste en quel sens ?

Moi : Que vous le vouliez ou non, et quoi que dise la Constitution Belge, l’Habitat n’est pas un Droit. L’Être de l’Habitat ne parle fondamentalement pas dans cet Article de Loi. Par le Droit, cet Être est plutôt bâillonné, voilé. Il n’est pas, en d’autres termes, cet objet que le nihilisme actuel croît maîtriser, dompter, réguler, humaniser, défendre, promouvoir, objectiver, normaliser, codifier, évaluer, tableautiser, statistiquer, mesurer, quantifier et expertiser. Cet Article de Loi est, en fait, et je pèse mes mots, une réelle insulte à l’Être même de l’Habitat. Pour être plus juste, disons qu’il est une insulte nihiliste (humaniste) qui répond à une autre insulte nihiliste (libérale).

Lui : Vous ne savez pas ce que vous dites ! Nous avons combattu des années pour que le « Droit au logement » apparaisse enfin dans la Constitution ! Et là, pour vous, nous aurions insulté l’Être de l’Habitat ? Ma foi, vous délirez ?

Moi : Peut-être ! Mais plutôt que de vous interroger sur l’insulte nihiliste portée sur l’Être de l’Habitat, vous vous êtes précipités à vous constituer en un « Comité d’Ethique » et en un Bureau Technique de l’habitat (« petit « h ») soucieux de sauvegarder, dites-vous, la dimension humaine et sociale de l’habitat (toujours petit « h ») via cette autre insulte portée à l’Être de l’Habitat (grand « H ») : son encadrement humaniste, juridique et policier, donc nihiliste – tout aussi bien. A quand ainsi une législation, une police, sur l’air que chacun d’entre-nous respire, singulièrement ? Sur les paysages qu’il savoure, singulièrement ? Sur les poèmes et tableaux qu’il écoute, singulièrement ? Sur la jouissance qu’il vit, singulièrement ? Etc.

Lui : Je ne vous comprends pas du tout !

Moi : Pourtant, c’est simple ! L’Habitat est consubstantiel à l’être même qui parle. Pour paraphraser M. Heidegger, disons que l’Habitat est la demeure ou l’aître princeps de l’être qui parle. Autrement dit, cet être ne parle ou n’habite qu’à la condition d’avoir préalablement habité l’Habitat ou le Langage - inévaluable par essence.

Lui : L’Habitat et le Langage sont donc, à vos yeux, les mêmes ?

Moi : Il n’y a d’Habitat que là où il y a des êtres qui parlent, donc mordus par cet Habitat qu’est le Langage. Il n’y a de rites funéraires que là où il y a des êtres qui parlent, donc épinglés par cet Habitat qu’est le Langage. Il n’y a d’Être que véhiculé, promu par le Langage. Bref, de l’Habitat, comme du Langage, et à l’instar de celles et ceux qui l’ont précédé, chaque être qui parle hérite. Loin de maîtriser ou de déterminer l’Habitat (ou le Langage), c’est donc ce dernier qui détermine l’être même de celui qui parle. Je cite, à nouveau et plus longuement, M. Heidegger : « la parole qui concerne l’être d’une chose vient à nous à partir du langage, si toutefois nous faisons attention à l’être propre de celui-ci. Sans doute en attendant, à la fois effrénés et habiles, paroles, écrits, propos radiodiffusés mènent une danse folle autour de la terre. L’homme se comporte comme s’il était créateur et le maître du langage, alors que c’est celui-ci qui le régente. Peut-être est-ce avant toute autre chose le renversement opéré par l’homme de ce rapport de souveraineté qui pousse son être vers ce qui lui est étranger. Il est bon que nous veillons à la tenue de notre langage, mais nous n’en tirons rien, aussi longtemps qu’alors même le langage n’est encore pour nous qu’un moyen d’expression. Parmi toutes les paroles qui nous parlent et que nous autres hommes pouvons de nous-mêmes contribuer à faire parler, le langage est la plus haute et celle qui partout est la première. »

L’homme « rationnel », « social », « technique », « consumériste » ou « communicatif » se voit, se pense et se pose assurément comme un « sujet » face à un « objet » : l’Habitat ou le Langage. En s’évertuant ainsi à objectiver l’Habitat ou le Langage, il oublie du même coup, voire oubli qu’il a oublié, que l’Habitat ou le Langage forme, non pas des objets, mais des aîtres dans lesquelles il est jeté, pétri et qui, dès lors, ne doivent absolument rien à ses prétentions imaginaires, moïques et représentatives.

Bref, l’Habitat « est sans pourquoi » et le moi ou la conscience (dite « certaine d’elle-même » !) a comme fonction principale de précisément résorber cet aspect « sans pourquoi », ce Néant, en tentant de lui conférer des raisons, de l’utilité, de la valeur ou du sens social. Le moi n’est pas maître en et de sa propre demeure.

Lui : Si vous exemplifier ce que vous dites ?

Moi : Pourquoi pas ? L’habitat (petit « h ») ou le logement, nous dit-on, sert à plusieurs choses : à se reposer, à se constituer une identité, à revigorer ses forces physiques et mentales (nourriture, sommeil…), à l’exercice d’activités intimes et sexuelles, à se socialiser, à se prémunir et à se protéger des agressions naturelles et sociales du Dehors, à l’épanouissement du « soi » et de son « image », etc. C’est vrai ! Toutes ces « choses » dénotent incontestablement « l’utilité sociale » d’un logement. Le logement y est perçu, au fond, comme un objet utilitaire, à multiples fonctions - comme le G.S.M. - pour un sujet. Et ce n’est donc qu’en rapport à ces multiples fonctions qu’un logement (mais aussi le sujet) sera jugé, évalué, mesuré et objectivé. Un habitat de basses qualités locatives risque, par exemple, selon l’O.M.S., de produire des sujets de basses qualités psychiques, mentales ou représentatives : « Parce qu’habiter suppose le développement de relations particulières à l’espace, au temps, à la lumière, à soi, à autrui, les conditions d’habitat influencent la santé mentale. » Santé mentale ET logement !

L’Être de l’Habitat n’est donc référé qu’à des grilles d’évaluations ou des « perspectives » (sociologiques, politiques, hygiénistes, comportementales, culturelles, psychologiques, psychanalytiques, économiques…). Il n’est donc, ne doit être Rien sans ces grilles là ! Et c’est précisément le Rien que ces grilles évacuent ! Il n’Y habite plus !

Rappelons ces paroles méditantes de Lao-Tseu :

« Trente rayons convergent au moyeu mais c'est le vide médian qui fait marcher le char.

On façonne l'argile pour en faire des vases, mais c'est du vide interne que dépend leur usage.

Une maison est percée de portes et de fenêtres, c'est encore le vide qui permet l'habitat

L'Etre donne des possibilités, c'est par le Non-Être qu'on les utilise. »

Il est vrai que le Rien, le Non-Être ou le « sans pourquoi » est angoissant. Mais il ne L’est qu’au regard de ceux et celles pour qui l’Être de l’Habitat se réduit à un objet technique, un fonds à arraisonner et à exploiter; à un objet utile qui domestique, civilise, éduque, socialise, insère, fait-taire ou dé-marginalise l’humanoïde.

Le secret des égyptiens, disait Hegel, était un secret pour les égyptiens eux-mêmes. Le secret de l’Être de l’Habitat est incontestablement un secret pour nous, hommes et femmes qui parlons ! L’Université et les universitaires – pour qui tout est savoir ! - en prennent assurément un sacré coup ! Pas-tout est savoir !

En résumé, en accolant le mot « Droit » au mot « Habitat », vous tentez d’exorciser l’Être de l’Habitat de cette dimension ontologique (Le Rien), de le réduire non seulement à un objet (un « toit » dites-vous !) susceptible d’être, techniquement et expertement, maîtrisé ou arraisonné, mais aussi à un objet contingent à la hauteur, par exemple, du « droit aux congés payés » !

Bref, vous voulez que le On légifère sur l’Être de l’Habitat, donc, à votre insu, vous désirez réduire, rabougrir et ratatiner son Être à des stipulations policières dictées par les sbires du nihilisme actuel ! La dévastation de l’Habitat est assurément en cours ! Enfin, pour être plus juste, disons que l’Habitat est d’ores et déjà dévasté, désertifié de sa dimension ontologique, trans-individuelle ou trans-moïque !

Encore un mot. J. Lacan disait que la jouissance, c’est ce qui ne sert à rien. Et si l’Habitat, la jouissance d’un Habitat, ne servait à Rien, ne servait nul Dieu obscur (ni économique ni religieux ni social ni universitaire ni architectural…)?

Et si l’Habitat est, tout simplement ?

Lui : Ma foi, vous perdez réellement les pédales !

Moi : Pas du tout ! Dites-moi, il vous arrive parfois d’écouter les gens qui vous « consultent »?

Lui : Très souvent !

Moi : Et que disent-ils ?

Lui : Principalement que les loyers des logements sont chers et qu’il y a une grosse pénurie de logements sociaux.

Moi : Au fond, ce que vous dites, c’est la publicité soporifique, ce que tout le monde ou le On sait ! A quoi bon dès lors la répéter jusqu’à, permettez-moi le terme, la nausée ?

Lui : Je ne comprends pas !

Moi : Il m’arrive souvent de vous lire et une chose effectivement me frappe : depuis une dizaine d’années, vous ne cessez pas d’égrener le même chapelet, de revendiquer les mêmes choses : « Plafonnement des loyers ! » et « Plus de logements sociaux ! ». Eternel retour morose des mêmes revendications adressées, en vain, aux politiques et à la sacro-sainte Opinion !

Lui : Et alors ?

Moi : Depuis des années, ces revendications, qui s’entendent grâce aux hauts-parleurs des sentinelles de la Société (médias, politiques…), me font rire face au pire qui, lui, me fait moins rire et ne s’entend pas du tout ! Et l’étonnant c’est que de ce pire vous ne dites rien ! Ou, pour être plus juste, disons que ce pire vous le vouez aux profondeurs de l’égout au seul profit de votre goût prononcé, c’est un constat, pour les possibles ou les ouillères que la dictature du On vous somme de chérir. Servitude volontaire, disait La Boétie, à très juste titre.

Lui : Franchement, je ne comprends rien à votre blablabla agressif !

Moi : Ce n’est point étonnant : votre blablabla n’est assurément pas le mien !

Lui : C’est vous qui ne cessez pas de blablater, de faire l’intello depuis le début ! Au moins nous, il nous arrive souvent de bouger en faveur des démunis, de nous démêler pour eux, de manifester, de faire des interviews pour défendre leurs droits, de squatter des immeubles vides et faire ainsi «bouger les choses » . Par contre, en ce qui vous concerne, vous ne faites jamais rien ! Reclus dans votre coin, vous ne savez qu’écrire et écrire !

Moi : Je ne cesse en effet pas de m’évertuer, dans l’isolement ou l’esseulement, à écrire le pire.

Lui : Quel pire ?

Moi : Revenons à ma question : Que disent les gens que vous écoutez ?

Lui : J’y ai déjà répondu !

Moi : En effet, d’après vous, ils disent que les loyers sont chers et que seule la construction d’un plus de logements sociaux peut ainsi les secourir.

Lui : Oui !

Moi : Dites-moi pourquoi disent-ils ça ?

Lui : Parce qu’ils veulent habiter en fonction de leur revenu.

Moi : Votre réponse est exacte, mais fausse !

Lui : Comment ça ?

Moi : Disons qu’ils désirent simplement habiter.

Lui : Gratuitement ?

Moi : En toute gratuité ! L’Être de l’Habitat, ne dépendant de nul moi, est pure gratuité !

Lui : Vous rigolez ?

Moi : Pas du tout ! La gratuité est oubliée dès qu’elle coûte ! La question fondamentale que vous omettez est effectivement celle-ci : Comment avons-nous donc débouché sur une ère (erre) de mesure, d’évaluation, de quantification ou d’estimation experte, technique, financière et animalière de l’Être même de l’Habitat ?

Lui : C’est une question qui ne se pose même plus ! Nous sommes dans un système libéral et techno-scientifique où tout s’achète et s’évalue objectivement !

Moi : Donc, toute chose, aujourd’hui, est sujette au calcul et à l’évaluation technique ?

Lui : Absolument !

Moi : Et votre entreprise est donc celle de réguler, tempérer, humaniser ou, pour reprendre votre propre terme, « plafonner » ce marchandage inique ou cet « assassinat radical » de l’Être de l’Habitat ?

Lui : Absolument !

Moi : Vous accompagnez donc le pire comme son ombre ?

Lui : On n’a pas le choix !

Moi : Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous dites ?

Lui : Oui, on n’a pas le choix ! Nous sommes des travailleurs sociaux rémunérés par les soins de l’Etat et en ce sens nous n’avons pas d’autre choix, tout comme vous, que celui de transiger, pactiser avec l’état des choses existant.

Moi : Donc, à vos yeux, tout travailleur social doit se plier aux injonctions – explicites ou non - de l’Etat ou du pouvoir subventionnant et, du même coup, transiger avec l’état des choses existant ?

Lui : Dans le cas contraire, il se retrouve au chômage !

Moi : Tout à fait ! Là, vous avez entièrement raison ! Faire preuve, par exemple, de quelques pensées méditantes, même timides, auprès du pouvoir qui nous subventionne est souvent perçue par ce dernier comme un excès, une hérésie ou une transgression aux missions qu’il nous assigne. Et ces missions consistent principalement, faut-il le dire ?, à gérer, comme des « pièces » d’une usine, les souffrances humaines qui nous sont adressées en tant que travailleurs sociaux.

Lui : Vous voyez ! Votre encouragement aux pensées méditantes est fondamentalement voué à l’échec !

Moi : J’en conviens ! Mais une question dès lors se pose à « nous » : Que faisons-nous de la parole et souffrance des gens qui s’adressent à « nous » ? En effet, si à vous entendre, ce qui compte, doit compter, c’est la préservation de notre lien à l’Etat et de l’Argent sous condition que ce dernier « nous » prodigue « généreusement », alors notre écoute de la parole des gens doit être nécessairement vaccinée contre ce que cette parole peut contenir d’étranger au discours même de l’Etat. Dit autrement, c’est à une écoute toutalitaire, à une écoute censurée, balisée par les diktats de l’Etat à laquelle vous m’invitez, à votre insu, à condescendre, à courber l’échine !

Lui : Qu’est-ce que cette parole des gens a donc de si « étrange » ?

Moi : Elle est en lien avec une dimension que l’Etat et ses laudateurs ne souhaitent pas du tout savoir ni entendre !

Lui : Quelle dimension ?

Moi : La jouissance, mon cher !

Lui : La jouissance ? Le sexe ?

Moi : La jouissance n’a rien à voir avec le sexe ! Ne confondez effectivement pas la jouissance pornographique, soporifique, simulée et désormais planétaire de la Société du Spectacle avec la jouissance, elle, singulière que peut procurer, par exemple, pour un être qui parle, un simple habitat, tableau, livre, paysage, arbre, poème, corps… !

Lui : Et alors ? Je ne vois pas en quoi l’Etat aurait peur, censurerait ou limiterait cette jouissance d’un habitat ?

Moi : Parce qu’il n’a que faire de cette jouissance ! Il n’en veut rien savoir ni rien entendre ! Alors même que la jouissance de l’Habitat ne peut-être (choix de l’Être ?) que foncièrement infinie (tel homme n’est pas un autre !), ce qui compte, doit compter aux yeux de l’Etat, c’est une jouissance de l’Habitat un-finie, une, bridée et nivelée, bref Sociale. Regardez, pour prendre cet unique exemple, le logement social : tous les locataires héritent d’une vision du monde étatique où chacun des habitants voit son jouir de l’Habitat ratatiné, limité comme les autres. L’Habitat y est identique pour tous ! N’est ce pas ? Pas d’exception ! Donc, les locataires sociaux sont censés être tous pareils ! C’est assurément à une jouissance de l’Habitat écornée ou gouvernée que l’Etat les somme. L’essentiel à ses yeux n’est pas qu’ils habitent, mais bel et bien qu’ils s’abritent. L’essentiel n’est pas qu’ils jouissent de l’Habitat, mais qu’ils ouïssent qu’avoir un toit pour se préserver des agressions du Dehors (pluie, neige…) – agressions qu’il décrète, souvent, grâce à vos entreprises nihilistes elles-mêmes! - est, en soi, un privilège.

En ce sens, une violence, horrible et structurelle, transie l’Etat, mais cette violence est aujourd’hui voilée par toutes ces entreprises de survie ou ces entreprises socio-politiques (auxquelles vous contribuez !) qui donnent à croire, aux êtres qui parlent, que leur sortie de la misère sociale réside dans l’espérance, l’attribution d’un emploi, d’un logement social et dans la consommation autiste des objets en toc qui peuplent et aspirent désormais notre existence. P. Sollers a raison de nous dire ceci : «La meilleure façon de fabriquer des esclaves est de réduire leurs perceptions, leurs sensations, leur sens critique, de les borner comme il faut en les coupant de tout rapport vivant au langage» - ou à l’Habitat. Bref, l’actuelle jouissance de l’Habitat des êtres qui parlent est pareille à ces poissons qui, hors de l’eau et agonisants, ne survivent que par la bave de leurs congénères – en l’occurrence, pour les hommes, de leurs congénères étatisés !

Lui : Votre langage m’échappe ! Il est bizarre !

Moi : Pourtant il emploi des mots présents dans la littérature et le Dictionnaire.

Lui : Oui, mais je n’ai pas l’habitude d’entendre cet agencement de mots !

Moi : Il me semble, cher Collègue, que l’urgence réside, aujourd’hui, non seulement dans une mutation de l’actuel et spectaculaire agencement de mots – qui ne fait que sordidement reconduire le nihilisme qui est à son comble -, mais aussi, voire surtout, dans une énonciation nouvelle, susceptible de dire le péril dans lequel nous sombrons, avons sombré, toutes et tous. Pour faire réellement bouger les choses, il faut, au préalable, une mutation au sein de notre langage lui-même !

Lui : Votre vision des choses est « sombre » !

Moi : Ce n’est qu’en donnant de la voix au péril même, en l’écrivant, qu’une chance s’offre peut-être à nous d’en sortir, d’être joyeux ! Comme le dit à nouveau M. Heidegger : « Peut-être reconnaîtrons-nous un jour que ni les perspectives politiques, ni les perspectives économiques, ni les perspectives sociologiques, techniques ou scientifiques, pas même les perspectives religieuses ou métaphysiques ne suffisent pour penser ce qui advient à ce siècle du monde. Car ce que celui-ci donne à penser à la pensée, n’est pas quelque sens ultime et très caché, mais quelque chose de proche : à savoir le plus proche, que nous outrepassons constamment parce qu’il n’est précisément que le plus proche. Par un tel passer-outre, nous accomplissons constamment, sans y prêter attention, le meurtre de l’être de l’étant ».

Lui : Arrêtons-nous là ! Vous êtes déplorable !

Moi : Je n’en doute point ! Mais lisez quand même le « Manifeste » !

Lui : Si le temps me le permet !

Moi : Notez donc cette lecture dans votre agent – da !

Lui : Ciao !

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1 Cf. Périodique Mental’Idées n°8 (09/2006), de la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale et consacré à Santé mentale et logement.
2 Habitat et santé : état des connaissances, - O.M.S. Budapest – Quatrième conférence ministérielle sur l’environnement et la santé – juin 2004, cité par T. Layahe, « Santé Mentale – Logement – Précarité » in périodique Mental’Idées n°8, op. cit., p. 30.

Manifeste de l'Habitat - Tous Droits Réservés